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Split : pourquoi Apple divise-t-elle la valeur de son titre ?

Le 2 juin 2014, Apple divise la valeur de son titre par 7. Une manoeuvre financière aux conséquences très instructives sur la stratégie de Tim Cook.

Logo Apple sur Apple Store

Le 9 juin 2014, l’action Apple vaudra 7 fois moins qu’aujourd’hui ! Un événement rendu possible par une manoeuvre boursière qu’on appelle un split. Ce split aura eu lieu une semaine auparavant, soit le 2 juin 2014. Pour mieux comprendre les tenants et aboutissants d’un tel mouvement, je suis allé à la rencontre de Guillaume Lamand, expert financier travaillant pour le compte d’une banque d’investissement. Rencontre réalisée le 21 mai 2014.

Avant d’essayer de décoder la stratégie d’Apple, commençons par comprendre ce qu’on appelle un split.

Guillaume Lamand : Il faut avant tout comprendre qu’une action a d’une part son cours de bourse et d’autre part sa valeur nominale qui est la valeur qu’elle avait le jour de sa mise sur le marché. Le Split revient à créer de nouvelles actions en divisant le nominal d’une action existante. On crée de nouvelles actions mais le Capital en circulation ne change pas. Prenons Apple. Le 2 juin au soir, si vous avez 100 actions Apple et bien le 9 juin au matin, soit une semaine plus tard, vous serez en possession de 700 actions. Ces 700 actions représentent la même proportion du Capital que celui que vous déteniez le 2 juin. Entre les deux dates, vous récupérez 600 actions supplémentaires mais comme le cours de chaque action a été divisé par 7, vous êtes en possession de la même valeur globale. Précisons aussi que le fait de se retrouver avec 600 actions supplémentaires à cause d’un split n’a aucune conséquence fiscale pour le propriétaire du portefeuilles. Pour un actionnaire, c’est neutre.

Pourquoi Apple splitte-t-elle son action ?

Guillaume Lamand : Il y a plusieurs raisons à cela. Lorsqu’un titre augmente beaucoup (voir courbe ci-dessous), sa liquidité baisse. C’est à dire que sa circulation entre vendeurs et acheteurs est plus difficile. Pour le petit porteur, l’effet psychologique est énorme. S’il a 2 000$ à investir, il ne peut s’acheter que 3 actions Apple à 600$. Ça ne va pas l’encourager car le titre semble réservé à des gens fortunés ou professionnels. En revanche, si l’action vaut 100$, le boursicoteur peut s’offrir 20 actions. Cela permet à monsieur et madame tout le monde de diversifier son portefeuilles. A la revente, c’est pareil. Si un petit porteur possède 2 500$ d’Apple, à 600$ pièce, l’homme ne peut vendre que 2 actions s’il veut alléger son portefeuilles de moitié. A 100$ pièce en revanche, il peut en vendre 10, 12 ou 15 et ajuster précisément sa stratégie.

Le split va donc mécaniquement attirer de nouveaux investisseurs et faciliter les échanges. Ces nouveaux acteurs sont nombreux et très différents des gros investisseurs comme les fonds de pension et autre. Pour résumer, d’une part, le split diversifie les actionnaires et d’autre part il rend le titre plus liquide.

Entre 2004 et 2014, le titre AAPL est passé de 15 dollars à… 633 dollars !

valeur du titre AAPL entre 2004 et 2014

Autres raisons maintenant, tout à fait psychologiques. Aujourd’hui, l’action est à 600$. L’imaginer à 660$ dans quelques jours peut paraitre une folie. En revanche, si le titre est à 85$, il est bien moins gênant de l’imaginer à 92,5$ quelques temps après. Pourtant, il y a la même plus-value à savoir 10%. Enfin, on ne dira jamais d’une action à 80 ou 90 dollars qu’elle est trop chère. Ce qui n’est pas le cas si cette même action atteint 600 ou 700 dollars…

Il ne faut pas non plus négliger l’aspect marketing du split. Une telle opération lance un message aux marchés financiers. Apple nous dit : « on va bien, on est confiant, notre titre va continuer à monter ». Pour bien comprendre, prenons l’exemple inverse. Il y a quelques temps, le titre Alstom valait quelques centimes. Une misère qui n’inspirait pas vraiment confiance ! Alstom a alors regroupé ses actions par 40. Après l’opération, le titre vaut plusieurs euros…

Pourquoi maintenant ?

Guillaume Lamand : Depuis 2 ans, Apple est sous pression. Les gros actionnaires réclament une meilleure rémunération du titre. Apple a par conséquent repensé sa politique de dividendes. Alors que Steve Jobs s’y refusait depuis son retour en 1996, Tim Cook a remis la machine à dividendes en route. Pas n’importe quels dividendes. On parle de sommes records ! C’est une stratégie financière qu’il faut bien comprendre. Une valeur qui ne génère pas de dividende est une valeur dite de croissance. C’est à dire qu’un investisseur ne gagnera de l’argent qu’en revendant ses titres dont la valeur aura augmenté. L’investisseur mise donc sur la croissance de l’action. A l’inverse, un titre qui génère des dividendes est une valeur dite de rendement. Ce titre qui a aussi un potentiel de croissance va avant tout rémunérer ses actionnaires à travers ses dividendes. Un portefeuille un peu sérieux panache toujours des valeurs de croissance et des valeurs de rendement. Ces dernières sont importantes car elles rapportent toujours quelque chose même si le titre ne s’est pas apprécié. Apple est désormais dans cette catégorie… A l’échelle d’investisseurs qui brassent des portefeuilles à plusieurs milliards de dollars, c’est très important.

L’investisseur Carl Icahn détiendrait 7,5 millions d’actions AAPL. L’homme doit se réjouir des 3,29$ que chaque titre génère (+8% cette année).

Carl Icahn

C’est le 4ème split dans l’histoire d’Apple (1987, 2000 et 2005). Il s’agissait de splits facteur 2 à chaque fois. Et vous savez ce qu’on dit ? Le Split est l’apanage des champions de la Bourse. Au moment où Apple est attaquée sur ses perspectives de croissance (relais de l’iPhone attendu, marché de la tablette qui s’essouffle,…), Cupertino envoie un message de confiance.

Il faut noter que parallèlement à ce split, Apple a sensiblement modifié son programme de rachat d’actions. Il vient de passer de 60 à 90 milliards de dollars. C’est une autre façon de maintenir voire augmenter la valeur d’un titre. Le split facilite l’achat de millions de petits porteurs et fait ainsi monter la demande. Le rachat d’actions par Apple augmente aussi la demande. Qui dit hausse de la demande dit hausse de la valeur du titre. Je précise que ce rachat d’actions est financé par de la dette. Apple ne touche même pas à son trésor de guerre estimé à 158 milliards de dollars pour racheter ses titres. Rendez-vous compte : Endettement, distribution de dividendes et split. On assiste à un changement de paradigme totalement imputable à la stratégie de Tim Cook. Steve Jobs, c’est du passé !

A court terme, quels seront les effets de ces changements ?

Guillaume Lamand : Le rachat, les dividendes et la perspective du split font monter la valeur du titre. Le split lui-même fera monter l’action. Tous ces facteurs augmentent la demande, alors c’est logique.

Du point de vue de la stratégie de développement, ça change les choses aussi. Avoir un titre moins cher facilite les échanges dans le cadre d’un rachat de société. Il est plus facile de racheter une société avec 20 000 titres à 50$ qu’avec 2 000 titres à 500$. Cela permet d’être plus précis dans les ratios qui sont au coeur de telles opérations. Quand on engage plusieurs centaines de milliers d’actions dans un rachat, mieux vaut pouvoir ajuster précisément la valeur de ce qu’on acquiert… Exemple : J’achète 50% de votre Boite qui vaut 1 000$ en vous cédant mes actions. Si un seul de mes titres vaut 600$, je ne peux vous en donner qu’un et le plus embêtant c’est que je suis obligé d’acheter 60% de votre société… En revanche, si mon action vaut 60$, je peux m’approcher au mieux des 50% en vous cédant 8 actions qui me permettent d’acheter 48% de votre société. Rapporté à plusieurs milliards de dollars, ce principe prend des proportions importantes… surtout si je considère que mon action a un gros potentiel de croissance ! Idem pour les acquisitions par échange de titres. Echanger des titres en disant que les vôtres valent 0,21% des miens, mieux vaut pouvoir le faire sur des actions très liquides donc ayant une valeur assez faible. Cela permet d’être plus précis dans la valeur financière du ratio.

On voit bien qu’a travers le Split, Apple s’offre une seconde arme très utile dans le cas de rachats de société (La première étant le cash disponible). Apple multiplie le nombre d’actions par 7 et les rachète… A l’avenir, dans le cas d’un rachat de société, Apple aura le confort de toujours pouvoir choisir le mode de rachat : Cash, actions… ou les deux ! Y’a pas mieux comme situation… surtout si on cible un acteur très coûteux ! En mixant les deux armes, n’importe quelle proie est à portée d’Apple sans devoir en passer par la case banquier…

Apple vient de s’offrir Beats Electronics (casques Beats by Dr. Dre, le service Beats Music et leurs co-fondateurs) pour 3 milliards de dollars. C’est historiquement le plus gros achat de la Firme ! Un début ?

Beats by dr dre

Depuis l’annonce du Split le 23 avril dernier, l’action a pris 16% passant de 520$ à 605$ (interview réalisée le 21 mai 2014). Hausse des dividendes, hausse du programme de rachat et split sont perçus de manière très positive par les gros actionnaires. Ils savent par ailleurs qu’après le split, la hausse peut s’accélérer ! C’est très intelligent. L’action monte en flèche alors qu’il n’y a aucun nouveau produit, aucun bilan annoncé,… C’est de la haute voltige financière ! Il va d’ailleurs falloir anticiper une certaine prise de bénéfices dans les jours qui suivront la hausse post-split. Une baisse de 15% ne serait pas une grosse surprise.

A plus long terme, quels seront les effets de ces changements ?

Guillaume Lamand : Apple cherche à diversifier ses actionnaires. Les gros actionnaires actuels mettent une grosse pression sur Apple : pas assez de dividendes, pas assez d’innovation, pas assez de rachat de titre,… Tout le monde a entendu parler de Carl Icahn qui tente, à travers sa notoriété et la taille de son portefeuilles, d’influencer directement la stratégie financière d’Apple. C’est une situations assez désagréable. En diversifiant ses actionnaires, Apple abaisse le pouvoir des plus gros actionnaires en diluant leurs droits de vote.

D’ailleurs derrière ces mouvements historiques chez Apple, se cache peut-être un objectif à long terme qui pour le coup diluerait encore plus le pouvoir de nuisance des gros actionnaires. Cet objectif ne serait ni plus ni moins de quitter le Nasdaq pour entrer au Dow Jones !

Une entrée au Dow Jones. Le prochain coup d’Apple ?

Dow Jones

Pourquoi changer d’Indice est-il si intéressant ?

Guillaume Lamand : Dans le monde, la gestion financière est de deux types. 50% de gestion active et 50% de gestion passive. La gestion passive est représentée par ceux qui achètent des Indices. Ils alimentent des portefeuilles avec des titres côtés dans un Indice déterminé. La place d’un titre dans ce type de portefeuilles est déterminée par la pondération du titre dans l’Indice. En entrant au Dow Jones (le plus gros Indice du monde soit dit en passant), Apple aurait accès à des gérants qui seraient obligés d’acheter de l’AAPL tout simplement parce qu’ils investissent dans l’Indice où est côté Apple. Ces investisseurs n’achèteraient pas des titres Apple pour ses innovations mais seulement parce que le titre est côté  dans l’Indice. Ces investisseurs sont assez passifs. Ils se contentent de refléter l’Indice sans poser trop de questions. C’est le jour et la nuit comparé aux « éléments » comme Icahn dont le pouvoir d’influence n’a pas de contre-poids ! C’est pour Apple la meilleure manière de se mettre hors de portée d’actionnaires puissants, influents et trop impliqués…

L’entrée d’Apple au Dow Jones aurait des conséquences très sensibles sur la valeur de l’action. Plusieurs centaines de milliards de dollars d’ordres d’achat arriveraient simultanément ! C’est mécanique et ça pourrait même se calculer ! Si le vendredi, Apple arrive dans le Dow Jones, le lundi qui suit, les gestionnaires passifs devront se fournir en AAPL en fonction de la place d’Apple dans l’Indice. Les perspectives financières sont gigantesques ! A l’entrée dans l’Indice, la pression acheteuse est démesurée. Le second effet positif, c’est que sur le long terme, l’actionnariat se stabilise et ça c’est bon pour l’avenir et la sérénité d’une société.

Si l’actionnariat change mécaniquement, ce sera aussi le cas de la marque Apple. Au Nasdaq, Apple est une valeur technologique au fort pouvoir de croissance comme toutes les autres sociétés cotées à cet Indice. Au coeur du Dow Jones, Apple deviendra officiellement une société déterminante pour les Etats-Unis. Une valeur de rendement qui a un positionnement très différent sur les marchés mais aussi dans la société américaine.

Doit-on comprendre qu’Apple ne sera plus « simplement » une société qui doit gérer ses cycles d’innovation mais aussi une société avec une stratégie financière digne d’une banque d’affaires ?

Guillaume Lamand : Il y a de ça effectivement. A travers ces changements, Apple se réinvente ! La dynamique boursière d’un titre ne se joue pas seulement à travers la performance d’une société. Il y’a aussi la capacité à gérer l’offre et la demande sur les marchés financiers. Apple est en train de montrer qu’elle est capable de gérer sa croissance, son repositionnement technologique (on en saura plus dans les semaines et mois qui viennent avec l’émergence de nouveaux marchés comme la santé, le fitness, les objets connectés, la domotique, le streaming audio,…) et une stratégie financière de premier plan qui implique la gestion de son actionnariat. Tim Cook exprime là sa propre vision d’Apple. Elle est différente de celle de Steve Jobs.